par Philippe Chartier


Transmission de pensée, fantômes, extraterrestres, monstre du loch Ness,
anges gardiens : les croyances « bizarres » ne manquent pas ! Ancrées
dans la tradition populaire ou nées de la dernière mode, elles laissent
entrevoir des conceptions du monde que l'on a parfois bien du mal à
réconcilier avec le sens commun. Un cuisant échec pour la pensée
rationaliste ?
Enquête après enquête, le constat est le même : ils sont bien rares ceux
qui résistent totalement aux charmes du paranormal, du surnaturel ou de
l'insolite. Cela ne date pas d'hier. Comme le rappelle Eloïse Mozzani,
dans son Livre des superstitions (Éditions Robert Laffont), il y
a une « extraordinaire permanence et universalité de la superstition -
commune, répétons-le, à tous les peuples, à toutes les formes de
société, quelle que soit la religion dominante ».
Même si l'humanité les côtoie depuis toujours, c'est récemment que la
science s'est intéressée aux croyances marginales. « L'historien et
l'ethnologue sont autorisés à étudier l'irrationnel chez l'Autre,
respectivement dans un autre temps et dans une autre culture, constate
Jean-Bruno Renard, professeur de sociologie à l'Université Paul-Valéry
de Montpellier. Mais cela devient beaucoup plus embêtant lorsqu'il faut
voir que cela nous entoure, que cela fait partie de nous ! »
Depuis une vingtaine d'années, les enquêtes sur ces croyances ont permis
de constater qu'un certain nombre d'idées fausses étaient véhiculées sur
leurs adeptes. Ainsi, contrairement à une opinion répandue, les femmes
sont à peine plus attirées par le paranormal que les hommes. Gent
féminine et gent masculine ont toutefois leurs préférences fétiches. Les
femmes ont un penchant pour la divination (cartomancie, astrologie,
horoscope), tandis que les hommes craquent plutôt pour les croyances
plus techno-scientifiques (extraterrestres, monstre du loch Ness).
Autre stéréotype battu en brèche : les croyances au paranormal ne se
retrouvent pas particulièrement chez les gens avec une faible éducation.
« Selon l'idéologie du progrès, la diffusion du savoir devait balayer
les croyances irrationnelles issues des croyances populaires », rappelle
Guy Michelat, sociologue au Centre d'étude de la vie politique française
(CEVIPOF) et responsable de l'une des premières enquêtes sur les
croyances au paranormal en France. « Avec l'augmentation du niveau
d'éducation, dit-il, ces croyances auraient dû se retrouver uniquement
chez les plus vieux. Or nous avons eu la surprise de constater qu'elles
étaient présentes surtout chez les jeunes ! » De plus, les sociologues
ont observé que l'adhésion à certaines croyances, en particulier les
ovnis et les pouvoirs psy, augmente même avec le niveau d'éducation -
sauf pour les études supérieures où le scepticisme reprend ses droits.
Plusieurs enquêtes réalisées en Europe et en Amérique du Nord ont
également permis de bousculer l'idée que les croyances au paranormal
forment un bloc homogène. En fait, on ne croit pas à tout en vrac.
« Dans les résultats de sondage, le diable côtoie le monstre du loch
Ness, les extraterrestres et les fantômes. Toutes les croyances
marginales sont mises dans le même sac », remarque Jean-Bruno Renard.
En étudiant les données, ce spécialiste a relevé trois types principaux
de croyances au paranormal. Le premier type : les convictions
périreligieuses. « Elles ne sont pas l'objet de dogmes et correspondent
à un merveilleux religieux populaire et traditionnel, auquel les élites
savantes et cléricales n'adhèrent plus », explique-t-il. Dans cette
catégorie, on retrouve de vieilles connaissances : le diable, les anges,
les démons, les miracles, etc. L'adhésion à ces croyances
périreligieuses va de pair avec la croyance religieuse. Les recherches
qui se réfèrent à la Bible, comme la recherche de l'arche de Noé ou la
localisation du paradis terrestre, trouvent aussi preneurs chez les
fidèles. En revanche, ces derniers rejettent les croyances
para-archéologiques non bibliques, comme l'Atlantide ou la malédiction
de Toutankhamon.
Après les phénomènes en marge ou en périphérie de la religion, viennent
les croyances parareligieuses : l'astrologie, le spiritisme et la
réincarnation. Cette fois, les liens avec les croyances religieuses
traditionnelles sont plus délicats. Les adeptes du parareligieux se
retrouvent dans un « entre-deux ». Ceux qui y croient le moins sont les
chrétiens pratiquants et les athées; ceux qui y croient le plus ont des
convictions religieuses que l'on pourrait qualifier de moyennes. « Tout
se passe comme si l'astrologie ou la réincarnation étaient rejetées
quand elles se heurtent à une conception du monde structurée, explique
Jean-Bruno Renard. L'adhésion à un système de pensée cohérent - qu'il
s'agisse de l'athéisme ou du christianisme pratiquant - empêche
l'implantation de croyances religieuses hétérodoxes, alors qu'une
religion diffuse, non institutionnalisée, constitue une structure
d'accueil privilégiée pour ces croyances parareligieuses. »
Pour finir, viennent les nouvelles croyances, dites parascientifiques.
On y trouve l'ufologie, la parapsychologie et la cryptozoologie (yeti,
sasquatch, etc.). Moins on est religieux, plus on s'intéresse au
parascientifique. Les extraterrestres, en particulier, ne feraient pas
bon ménage avec les croyances à caractère religieux. « Pour la plupart
des religions, l'univers est peuplé d'êtres invisibles (Dieu - ou dieux
-, ancêtres, génies, anges, démons, etc.). Il n'y a plus de place pour
des entités comme les extraterrestres, explique Jean-Bruno Renard. Par
contre, dans une conception matérialiste et athée du monde, l'espace
vidé de Dieu et de ses anges est devenu infini et silencieux - trop
silencieux - et peut aisément se remplir de créatures humanoïdes dont la
présence rassure. »
La clé de cette typologie est, selon le chercheur, le rapport au
religieux. « Les croyances périreligieuses et parareligieuses ne se
substituent pas au christianisme mais se juxtaposent à lui, précise
Jean-Bruno Renard. Seules les croyances parascientifiques se substituent
réellement aux croyances religieuses. L'hypothèse souvent avancée d'une
substitution des croyances paranormales aux croyances religieuses doit
donc être sérieusement nuancée. »
Cette typologie n'est toutefois pas figée et dépend, évidemment, du
contexte culturel. La réincarnation, par exemple, relève du
parareligieux en Occident, mais c'est une croyance religieuse tout court
en Asie. De plus, une conviction n'appartient pas à un type pour
l'éternité. « La croyance aux anges a longtemps fait partie des
croyances religieuses, explique Jean-Bruno Renard. Puis elle est devenue
une croyance périreligieuse lorsque l'Église a expliqué que les anges ne
faisaient pas partie du dogme et pouvaient être interprétés
symboliquement. Dans les années 1990, ils ont effectué un retour
remarqué, avec des éléments de cabale juive et de légendes
amérindiennes. Les anges ont alors glissé vers le parareligieux. »
Tous ces phénomènes, parascientifiques ou non, ont un point en commun :
ils répondent à une véritable logique dans la tête de ceux et celles qui
les adoptent. « C'est une erreur de penser que les gens qui adhèrent à
ces croyances sont totalement irrationnels, dit Benjamin Leblanc,
sociologue et chargé de cours à l'Université Laval. Par ces croyances,
les gens tentent de rendre le monde plus cohérent; et non l'inverse ! »
« Contrairement aux époques passées, où les gens pouvaient expliquer les
incidents de la vie par Dieu, la fatalité ou le destin, nos sociétés
génèrent énormément d'incertitude, estime Daniel Boy, sociologue et
auteur d'une intéressante analyse, publiée en mai dernier dans la Revue
française de sociologie, sur l'évolution des croyances au paranormal en
France depuis 20 ans. La science a remplacé la religion comme référence,
mais le problème est que la science est "modeste". Elle offre des
réponses sur certains sujets, mais le reste n'a pas d'explication. Il
est très difficile de vivre dans un monde où beaucoup de choses nous
échappent, en particulier lorsqu'il se produit des coïncidences
troublantes ou des phénomènes inexpliqués. Les parasciences, elles, ont
quelque chose à dire : "Tout ça n'est pas un hasard, il y a un ordre
caché..." C'est beaucoup plus rassurant - même si cela peut être faux. »
Pour Daniel Boy, la relative difficulté à maîtriser son avenir
favoriserait la popularité du paranormal au sein de certains groupes,
comme les femmes et les jeunes : « Les femmes sont placées dans des
dilemmes anxiogènes entre rôles professionnels et familiaux, tandis que
la jeunesse est par définition le moment des choix décisifs de carrière
et de destin. » Dans ce contexte, les croyances joueraient parfois un
rôle que l'on pourrait qualifier de thérapeutique.
Souvent présentées comme étant anti-scientifiques, beaucoup de croyances
au paranormal partagent au moins une chose avec la science : la
curiosité. Comme la recherche scientifique, l'intérêt pour le paranormal
traduirait un désir de mieux connaître l'univers, même si leurs méthodes
diffèrent grandement, il faut l'avouer. « L'être humain essaie toujours
de voir plus loin, il recherche le merveilleux caché derrière le réel,
dit Jean-Bruno Renard. Ce goût du merveilleux est inévitable, car il y a
toujours des phénomènes inclassables qui viennent heurter l'ordre du
monde établi par la culture. Même si la science n'a pas de réponse, elle
tente de mettre de l'ordre. » Par ailleurs, les sociologues des sciences
constatent également que les motivations des chercheurs ne sont pas
toujours rationnelles.
Au-delà de la curiosité, du goût du merveilleux ou de la lutte contre
l'incertitude, les croyances au paranormal auraient souvent un rôle
beaucoup plus banal : celui de « lubrifiant social ». « Il n'est pas
nécessaire d'adhérer à l'ensemble de l'astrologie pour penser que les
Gémeaux ou les Taureaux sont dotés de tel ou tel trait psychologique (le
plus souvent valorisant pour la personne en question), explique Daniel
Boy. La consultation de l'horoscope, sa lecture commentée, constituent
souvent une sorte de "jeu social" qui ne permet pas de juger du degré
réel de croyance astrologique de chacun. » Alain Bouchard, professeur de
sociologie à l'Université Laval, abonde dans le même sens : « Les
croyances permettent de s'inscrire quelque part, d'appartenir à un
réseau. Les gens y adhèrent pour avoir l'impression de vivre intensément
des valeurs. »
Dans ce contexte, la foi dans le paranormal serait surtout une
« croyance molle » - ce dont les sondages ont bien du mal à rendre
compte. « Le paranormal correspond à un style de vie plutôt qu'à une
véritable croyance, dit Alain Bouchard. Et comme le style de vie change,
les croyances elles aussi se mettent à jour en fonction des nouveaux
besoins. »